The End Of The World -
Ghinzu
Elfy Shepard souffla
d’agacement quand sa ballerine blanche – ou tout du
moins qui l’était encore dans un passé proche – plongea
une fois de plus dans l’une des flaques d’eau qui
parsemaient la chaussée. Elle détestait la pluie, elle détestait le
froid, et elle détestait marcher sous la pluie et dans le froid. Ce
qu’elle était présentement en train de faire, son sac en
bandoulière sur l’épaule et sa longue jupe flottant derrière
elle.
Sans savoir pourquoi, elle
s’était levée en étant persuadée qu’elle allait passer
une mauvaise journée. Ses pressentiments la trompaient rarement, et
celui-là semblait ne pas vouloir faire exception à la règle, à en
juger par l’état de ses chaussures, le temps qu’il
faisait, et évidemment le fait qu’elle commençait par deux
heures de tortures physiques et morales : le foot en
salle.
Elle arriva aux abords du
lycée, un grand bâtiment à l’allure moderne qu’elle
regarda avec lassitude en pensant qu’elle y serait bientôt,
puis tourna dans l’une des petites ruelles adjacentes. Elle
s’immobilisa enfin face au mur du fond et essuya à
l’aide de sa manche les verres orangés de ses petites
lunettes rondes.
La ruelle était si sombre et
brumeuse qu'Elfy ne put s’empêcher de penser aux films
d’horreur tous plus glauques les uns que les autres,
qu’elle affectionnait tout particulièrement il y a quelques
années. En fait, jusqu’à ce qu’elle développe une
aversion soudaine et totale pour toute forme de violence, se mette
à porter des bijoux à breloques en bois naturel et devienne
végétarienne.
-
Salut Elfy, pile à l’heure hein ? siffla dans son dos
une voix moqueuse et bien connue.
Elle se retourna avec un
demi-sourire vers son interlocuteur. Même elle, qui affichait la
plupart du temps une expression de joie, qu’elle soit sincère
ou non, ne pouvait pas sourire complètement face à Newt
Westerfeld.
Derrière les lunettes de
soleil qu’il ne quittait jamais, Elfy avait
l’impression que ses yeux analysaient et décortiquaient le
moindre de ses faits et gestes. Si elle avait été un tant soi peu
attirée par les bad boys, elle serait sans doute folle de Newt.
Avec son blouson en cuir, ses cheveux blond foncé artistiquement
ébouriffés et le sourire moqueur qui étirait en permanence ses
lèvres, il dégageait une beauté presque malsaine tant on la
devinait dangereuse.
-
Toujours à l’heure, tu me connais ! Tu as ce que je
t’ai demandé ? demanda-t-elle directement en commençant
à fouiller dans son sac en cuir vieilli pour trouver les billets
qu’elle y avait mis le matin même.
-
Hum, en réalité, c’est un peu plus compliqué que ça. Tu vas à
la fête de Pointcurt ce soir ?
-
Faut voir. Comment ça, plus
compliqué ?
-
Bon, je t’explique vite fait. Normalement, les mecs devaient
tout m’apporter hier soir, mais ils ont eu un problème avec
la bagnole, j’ai pas tout suivi. Du coup, je peux
l’avoir que dimanche soir.
-
Oh. Je vois. Quel rapport avec la fête de
Pointcurt ?
-
Je pense que je pourrai avoir ce qu’il te faut pour ce soir,
avec ce que j’ai déjà chez moi. Comme tu es ma cliente
préférée, si tu viens à la fête, je pourrai te donner ce que tu
veux.
Son sourire se fit plus
charmeur et Elfy haussa un sourcil
sceptique.
-
Ta cliente préférée hein ?
-
Ma plus grosse cliente en fait, rectifia Newt en adoptant soudain
un ton condescendant qui lui déplut immédiatement.
D’ailleurs, je tenais à te remercier. Tu n’es au lycée
que depuis deux mois, et déjà tant d’argent dans ma
poche… Bien entendu, je me sens profondément concerné par
tes problèmes de consommation de produits illicites, et si tu veux
en parler je…
-
Ta gueule Westerfeld. Puisque tu n’as rien pour moi, je
m’en vais ! s’exclama-t-elle en remettant ses
lunettes et en commençant à partir furieusement. Je ne vais pas me
laisser insulter par un mec qui porte des lunettes de soleil à huit
heures du matin en plein mois
d’octobre !
La jeune fille était le
contraire même de violente et colérique, mais aborder le sujet de
sa dépendance devant elle était le meilleur moyen de briser la
carapace de zen attitude qu’elle s’efforçait de
maintenir en permanence. Et Newt le savait mieux que personne,
puisqu’il la faisait craquer presque à tous les
coups.
-
Je te trouve gonfler de parler de ça alors que tu viens juste de
remettre tes propres lunettes et que tout le monde sait
qu’elles te sont totalement inutiles ! continua-t-il
moqueusement.
Elle accéléra le pas en
poussant un soupir excédé, puis elle entendit le blond souffler
bruyamment.
-
Attends Elfy ! l’arrêta-t-il alors qu’elle
s’apprêtait à sortir de la ruelle. Je plaisantais, te vexe
pas.
Il fouilla un instant dans la
poche de son jean alors qu'Elfy le fixait d’un air méfiant,
puis en sorti un petit sachet qu’il lui tendit d’un
geste apaisant.
-
Tiens, pauvre petite Elfy en manque. Laisse, c’est pour moi,
continua-t-il alors qu’elle rouvrait déjà son sac. Pour me
faire pardonner.
Elle le prit et sourit
doucement en secouant la tête. Il était vexant, moqueur et cynique,
mais malgré tout, elle aimait bien Newt, parce qu’il ne
pouvait pas s’empêcher d’être plus gentil qu’il
ne le paraissait en réalité.
Il la regarda pendant quelques
secondes avec un rictus qui se rapprochait plus de ses vrais
sourires que n’importe laquelle de ses expressions moqueuses
ou charmeuses, puis la salua d’un bref signe de tête et parti
sans se retourner, prenant son paquet de cigarettes et en sortant
une pour la mettre au coin de sa bouche.
Elfy baissa la tête vers le
sachet. Il était déjà à moitié vide – comme quoi, elle
s’était faite avoir une fois de plus – mais ça
suffirait jusqu’au soir.
Il était presque huit heures,
et elle commençait les cours à cinq, alors il n’y avait pas
de temps à perdre. Elle s’appuya contre le mur et ouvrit le
sachet avec un petit sourire. Sa journée ne serait peut être pas si
terrible que ça, finalement.
***
Keep Your
Head - The Ting
Tings
Le vendredi était
officiellement le jour préféré de Kerith Ephron. Elle ne voyait pas
sa tyrannique
professeur de philosophie,
n’avait pas à garder l’immonde fils obèse de sa
concierge se retrouvait en week-end le soir même, et surtout, elle
ne commençait les cours qu’à neuf heures, ce qui signifiait,
selon la petite tradition qu’elles avaient instaurée au début
de l’année, qu’elle prenait son petit déjeuner avec ses
trois meilleures amies dans l’adorable café cosy appelé
« Le Nid » du coin de la rue où se trouvait son
studio.
Elles étaient toutes les
quatre – Madalen Strohmeyer, Avril Sykes, Wilma Shepard et
elle-même - confortablement installées dans les banquettes de
velours rouge de leur table favorite - celle qui était juste à côté
de l’entrée et qui leur permettait de voir les allées et
venues des passants - et vaquaient à leurs occupations respectives
en discutant agréablement.
Kerith bue une gorgée de son
jus d’ananas, repoussa une mèche de cheveux châtain clair qui
lui tombait dans les yeux, et se mordilla la lèvre inférieure avec
hésitation en relisant ses notes
d’histoire.
-
Eh, « détenir », ça prend un ou deux
« n » ? demanda-t-elle au petit
groupe.
-
Un seul, répondit aussitôt Madalen sans lever les yeux de son
exemplaire du Monde, qu’elle lisait en fronçant les sourcils
d’un air sérieux.
De son propre point de vue,
Madalen avait toujours eu des lectures étranges depuis
qu’elle la connaissait. Et elle la connaissait depuis la
maternelle.
-
Merci… marmonna Kerith en replongeant dans ses notes pour
corriger son erreur.
Elle se demandait toujours
comment elle avait fait pour entrer au lycée, et a fortiori, y
rester et même passer en terminale ES sans trop de problème.
Madalen excellait dans toutes les matières littéraires, Wilma était
sans aucun doute l’une des plus grandes sportives du lycée,
et Avril… eh bien, Avril était un génie dans tout ce
qu’elle entreprenait. Kerith, elle, était seulement une élève
médiocre qui portait toujours des robes plus courtes que la
moyenne.
-
Qui a fait construire Versailles ? se résigna-t-elle à
demander, sachant qu’elle se sentirait stupide dès que
l’une des filles lui répondrait.
-
Louis XIV, répondit cette fois Avril en levant la tête pour la
regarder avec un sourire si gentil qu’il fit immédiatement
oublier à Kerith pourquoi elle se sentait mal.
Il y eu un instant de silence
durant lequel Wilma finit de maquiller son œil droit et
rangea son mascara dans le gros sac de sport bleu et blanc qui ne
la quittait jamais. Avril enleva une poussière imaginaire sur la
manche de son chemisier rose, puis
dit :
-
Vous allez chez Tony ce soir ? Il m’a demandé ce que
vous faisiez, et je me suis rendue compte que j’avais
complètement oublié de vous en parler.
-
Tout le monde vient de toute façon, non ? demanda Kerith, qui
avait lâché ses notes au mot « soir ». C’est la
plus grosse fête depuis le début de l’année, et
accessoirement, c’est ton copain qui l’organise. La
vraie question c’est : qu’est-ce que vous comptez
mettre ?
-
J’hésite encore entre ma robe grise et le haut blanc que
j’ai acheté l’autre jour, répondit Wilma de son
adorable voix de petite fille. Quelqu’un veut finir mon
milkshake fraise ?
Kerith leva la tête vers les
grands yeux bleu foncé de son amie et accepta la boisson. Wilma
était tellement chou qu’on ne pouvait jamais rien lui
refuser. Ses cheveux noir corbeau encadraient son visage de poupée
de porcelaine, et son éternel petit sourire rêveur et doux
renforçait son impression de fragilité. Elle était capitaine des
pom-pom girls du lycée, et tout le monde
l’appréciait.
La seule ombre au tableau
s’appelait Elfy, et d’après ce qu’elle avait pu
en voir, la gentille petite sœur un peu collante et accro aux
films d’horreur que Kerith avait connue en même temps que
Wilma, deux ans auparavant, s’était transformée en hippie
impossible à vivre qui évitait les cours comme la peste et
s’endormait n’importe où quand elle ne riait pas comme
une démente au moindre mot prononcé.
-
Madalen ? appela Avril en agitant la main devant les yeux de
son amie. Et toi ?
La rousse referma son journal
et mit quelques secondes à saisir le sujet de la conversation.
Enfin, elle soupira.
-
J’ai un papier à finir pour le journal. A moins de le faire
ce midi et d’essayer de le finir rapidement en rentrant ce
soir, je ne sais pas si j’aurai le
temps…
Elle mordit d’un air las
dans son beignet à la myrtille.
-
Ce boulot pour le journal du lycée te prend vraiment tout ton
temps… remarqua Kerith.
-
Je suis rédactrice en chef. C’est logique. Mais, je verrai ce
que je peux faire. J’ai envie de sortir ce soir,
ajouta-t-elle.
-
Super ! sourit Wilma. On se retrouve chez moi avant la fête
pour se préparer ? Peut être que Elfy voudra venir, je verrai
avec elle.
-
Pas de problème, sourit Avril. J’ai cours de chimie, je dois
y aller, ajouta-t-elle en jetant un coup d’œil à la
montre qui ornait son poignet.
-
Merde ! s’exclama Kerith. Je comptais sur toi pour
m’aider à faire mes maths…
-
C’est pour quand ?
-
Hum… Maintenant en fait. Tant pis.
-
Oh, je m’en vais aussi, ajouta Wilma en ramassant ses
affaires. J’ai promis aux filles de l’équipe de passer
leur montrer le nouvel enchaînement. On mange
ensemble ?
-
Ne comptez pas sur moi en tout cas, j’ai trop de travail,
gémit presque Madalen en affichant un rictus. On se retrouve en
littérature à dix heures Wilma.
-
Oui, à tout à l’heure !
Elle referma la porte du café
en lui faisant un petit signe et un sourire qui creusa deux
adorables fossettes dans ses joues. La rousse replongea aussitôt
dans ses papiers en secouant la tête pour éviter de partir en
courant à sa suite.
***
Black Plant - The Last Shadow
Puppets
Les animaux sauvages avaient
toujours exercés une certaine crainte mêlée de fascination sur
Roméo Wilson. Un frisson d’excitation incontrôlable
parcourrait son corps quand il regardait n’importe quel
documentaire animalier sur les gorilles, les lions ou les
crocodiles, et quand il allait au lycée à pieds, il ralentissait
toujours devant l’énorme chien noir et effrayant qui vivait
en bas de sa rue, rien que pour avoir l’impression de
réellement risquer sa vie, malgré la clôture
électrifiée.
Aussi, le jour de son entrée
en seconde, deux mois plus tôt, il avait immédiatement repéré Newt.
Il était la personne la plus effrayante et attirante à la fois
qu’il n’ai jamais rencontré. Il semblait dégager une
telle aura de dangerosité que Roméo se sentait submergé
d’émotions contradictoires à chaque fois qu’il le
croisait dans les couloirs, ou même quand il le regardait discuter
avec ses amis sur le parking du lycée, comme il était présentement
en train de le faire.
Il portait aujourd’hui,
sous son blouson de cuir, un t-shirt rouge foncé à col V laissant
deviner un torse finement musclé qui aurait pu le faire baver
d’admiration s’il n’avait pas été aussi préoccupé
par ce qu’il s’apprêtait à faire. Aujourd’hui, il
l’avait décidé, serait le grand jour, celui où il allait,
pour la toute première fois – et, il l’espérait de tout
son cœur, pas la dernière – parler à son
idole.
Il s’avança d’un
pas décidé vers le petit groupe, les mains profondément enfoncées
dans les poches de son jean pour se donner une contenance, et le
regard empli d’une légère panique qu’il
n’arrivait décidément pas à
endiguer.
Newt était nonchalamment assis
sur la selle de sa moto – Roméo aurait été bien incapable
d’en reconnaître la marque, n’y connaissant strictement
rien – et cessa aussitôt sa conversation pour le fixer en
silence tandis qu’il approchait.
-
Salut… commença Roméo alors que l’éternel sourire
moqueur du blond fleurissait déjà sur ses
lèvres.
-
Salut gamin. Tu t’es perdu ? Je crois bien que le
collège est de l’autre côté… A moins que tu ne
veuilles quelque chose en
particulier ?
-
Non, je veux dire, je suis au lycée, et je n’ai besoin de
rien, je voulais juste… comment dire ? Je crois que
j’ai vraiment envie de te connaître… marmonna Roméo en
se sentant affreusement gêné, affichant un demi sourire
crispé.
Il y eu un instant de silence
total durant lequel Solal Dhami, un Indien à la peau mate connu
pour sa légendaire indiscipline, le regarda d’un air choqué,
ses yeux sombres grands ouverts, et où même Caleb Hart, les yeux
maquillés de noir et le visage couvert de piercings, lâcha son
livre du regard pour hausser en sourcil sceptique dans sa
direction. Newt quand à lui, sourit plus largement encore et
dit :
-
Tu voudrais me connaître ? Renseigne-toi tout seul comme un
grand, tout le monde sait qui je suis ici.
Roméo senti qu’il allait
sans aucun doute devoir ramer pour que le blond lui accorde une
miette de véritable attention, et non un intérêt limite
scientifique pour la petite chose que Newt semblait penser
qu’il était.
-
Je sais déjà pleins de choses sur toi… reprit-il avec
hésitation. Tu t’appelles Newt Westerfeld, tu es en première
L, tu auras dix-sept ans en février, tu adores les motos et
détestes les cours, tu as un casier judiciaire depuis l’âge
de treize ans, et tu vis avec ton petit frère et ta mère. Tu fumes
des Lucky Strike et tu n’enlèves jamais tes lunettes de
soleil, même en classe, tu…
-
Ola ola ! Stop, j’ai compris, l’interrompit Newt
se mettant debout pour faire un pas vers lui, alors que Roméo
mettait un point d’honneur à ne pas reculer. Tu connais
pleins de détails bizarre de ma vie, et à vrai dire, je préfère ne
pas savoir comment tu as fait ni a quel degré exactement tu as
envie de me connaître vraiment
mais…
-
Je ferai n’importe quoi pour te connaître, répondit-il très
sérieusement tandis que Solal s’étranglait de
rire.
-
On dirai bien que tu es le grand amour de ce gamin Newt !
s’exclama-t-il, provoquant chez Maxence un fard monstrueux et
chez le blond un grondement menaçant.
-
J’éviterai d’aborder le sujet du grand amour si
j’étais toi, grogna-t-il alors que Solal baissait la tête et
que Caleb levait les yeux au ciel avant de replonger dans son
livre. N’importe quoi tu dis ? demanda-t-il en reportant
son attention sur Roméo.
-
N’importe quoi ! approuva-t-il en hochant vigoureusement
la tête, ses boucles châtain clair voletant en mèches folles autour
de son visage.
Le sourire de Newt se fit
prédateur, et il le prit par les épaules pour l’éloigner des
autres de quelques pas.
-
Bien, alors laisse-moi t’expliquer. Ce soir, c’est la
traditionnelle fête du trente et un octobre organisée par Tony
Pointcurt et je dois donner… quelque chose à une fille. Si
tu le fais à ma place, correctement j’entends, tu pourras
peut être passer un peu de temps avec
nous.
Roméo avait la vague
impression que c’était un peu trop beau pour être vrai, mais
il s’empressa d’accepter avant que l’autre garçon
ne change d’avis.
Avec la promesse de le
retrouver le soir même, il s’éloigna d’un pas qui aurai
pu être joyeux s’il n’avait pas tant eu
l’impression que Newt le suivait des yeux avec un air de loup
affamé prêt à le dévorer tout cru au moindre faux pas.
L’ennui avec Roméo,
c’est qu’il avait toujours eu le profil de la proie
idéale.